Projets PNR 79 – Expérimentation animale : les animaux excédentaires comptent aussi

© Matthias Eggel

Si l’expérimentation animale est très contrôlée, les animaux excédentaires sont souvent invisibles. Leur mort n’étant pas une contrainte juridique, ils sont exclus de l’analyse coûts-bénéfices. Une équipe de recherche le déplore.

Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser tout spécifiquement aux animaux de laboratoire dits « excédentaires » ?

Lorsque l’on parle de recherche impliquant des animaux, la discussion porte généralement sur les expérimentations elles-mêmes, autrement dit sur les actes pratiqués sur les animaux et leur acceptabilité morale. À l’inverse, on évoque rarement les nombreux animaux qui sont élevés, mais ne sont finalement jamais utilisés dans des expériences. Ces animaux excédentaires sont presque toujours mis de côté, alors pourtant qu’ils représentent une part importante des animaux concernés.

Justement, pourquoi ces animaux ont-ils souvent été oubliés jusqu’à présent dans le débat éthique sur les expérimentations animales ?

L’une des principales raisons est de nature juridique. En effet, l’élevage et l’euthanasie appropriés ne sont pas considérés comme une contrainte au sens juridique du terme. Les degrés de gravité 0 à 3 se réfèrent exclusivement aux animaux effectivement utilisés dans des expérimentations, parfois très contraignantes. D’un point de vue purement juridique, les animaux excédentaires ne sont donc pas considérés comme soumis à des contraintes.

On oublie aussi trop souvent que le nombre d’animaux excédentaires euthanasiés est à peu près équivalent à celui des animaux utilisés dans des expériences. C’est cette invisibilité, à la fois dans la loi et dans la conscience publique, qui contribue à ce qu’ils ne soient que rarement évoqués dans le débat éthique.

Dans votre publication, vous argumentez que l’euthanasie d’animaux de laboratoire devrait elle aussi être considérée comme un dommage (harm). Qu’est-ce que cela impliquerait concrètement ?

La loi fédérale sur la protection des animaux veille au bien-être et à la dignité des animaux. En d’autres termes, si un animal est excessivement instrumentalisé, il faut que cela soit justifié. Dans le même temps pourtant, l’euthanasie d’animaux n’est pas considérée comme une contrainte au sens juridique du terme. Certaines méthodes d’euthanasie, avec du CO₂ par exemple, sont autorisées par la loi, à condition toutefois qu’elles soient pratiquées de manière appropriée.

Or, à notre sens, ce point de vue est insuffisant. Premièrement, l’euthanasie elle-même peut constituer une contrainte. Deuxièmement, et c’est là le point clé de notre argumentation, la mort prive l’animal de quelque chose : du reste de sa vie. Ces deux aspects plaident en faveur de la prise en compte de l’euthanasie dans le contexte de l’expérimentation animale comme un dommage pertinent sur le plan moral.

Néanmoins, dès lors que la loi part du principe que la mort « n’enlève rien » à l’animal, cela contredit notre analyse. De notre avis, la loi devrait être modifiée de façon à ce que les animaux utilisés dans le cadre d’expérimentations et les animaux excédentaires soient considérés comme soumis à une contrainte, même s’ils sont « seulement » euthanasiés de façon appropriée.

Quelles faiblesses observez-vous dans l’analyse coûts-bénéfices actuelle par rapport au traitement des animaux excédentaires ?

Concrètement, les animaux excédentaires n’apparaissent pas dans cette analyse. Leur absence est flagrante dès le formulaire de demande, où ne figurent que les animaux utilisés dans l’expérimentation. Les animaux excédentaires quant à eux, ne sont pas pris en compte dans la mise en balance des intérêts, ce qui conduit à une sous-estimation systématique de l’ampleur totale du dommage (« overall harm »). Par exemple, si 200 animaux sont utilisés dans des expériences et que 200 autres sont euthanasiés parce qu’ils sont excédentaires, seuls les 200 animaux de laboratoire apparaissent dans la pondération éthique. Il est vrai que les animaux excédentaires ne subissent pas d’interventions expérimentales (opérations, administration de substances, etc.), mais si leur contrainte est moindre, elle reste pertinente sur le plan moral.

Plus la valeur morale associée à la vie ou à la mort d’un animal est élevée, plus la pression pour réduire l’élevage et la production d’animaux excédentaires est forte.

Quelle contribution votre travail peut-il apporter à la mise en œuvre des principes 3R, en matière tout particulièrement de « réduction » ?

Dans son interprétation classique, la « réduction » n’implique pas forcément de diminuer le nombre absolu d’animaux : ce principe stipule que seul le nombre d’animaux statistiquement nécessaire à la réalisation d’un objectif de recherche précis doit être utilisé.

Une approche plus large vise toutefois à réduire le nombre total d’animaux utilisés, ce qui peut être source de tensions entre « Reduce» et « Refine».

Par exemple, une expérience pourrait être réalisée avec dix animaux utilisés de façon répétitive, et donc soumis à une contrainte plus importante. Ou alors, on pourrait choisir d’utiliser vingt animaux, chacun soumis à une contrainte moins importante. La contrainte totale serait comparable, mais répartie différemment.

Le principe du « Refine » privilégierait plutôt la variante avec davantage d’animaux et une contrainte individuelle moindre. Une perspective « Reduce » stricte, en revanche, retiendrait l’option de moins d’animaux soumis à une contrainte plus importante. Cela étant, si l’on part du principe que la mort en elle-même est une contrainte significative, la question du nombre total d’animaux qui meurent gagne en importance. Dans ce cas, la variante avec moins d’animaux pourrait alors être préférable.

En fin de compte, une analyse minutieuse de chaque cas individuel est nécessaire. L’analyse coûts-bénéfices serait l’instrument approprié en la matière, pour autant que la mort de l’animal soit intégrée à la catégorie « coûts ». Et pour ce faire, la loi devrait être adaptée en conséquence.

Selon vous, quels changements concrets seraient réalistes à court terme dans la pratique de la recherche, et quelles étapes à venir pourraient améliorer durablement la situation des animaux de laboratoire ?

Il serait réaliste, à court terme, d’optimiser le nombre d’animaux excédentaires là où cela n’est pas encore suffisamment le cas. Cela implique également de perfectionner les procédures de demande, afin que les contraintes subies par les animaux excédentaires soient systématiquement prises en compte.

Dans le même temps, sur mandat de la Confédération, des recherches sur les méthodes d’euthanasie sont actuellement menées, notamment par l’OSAV. Même si la Suisse dispose d’une législation relativement stricte, le potentiel d’amélioration est bien réel, notamment en ce qui concerne les conditions d’élevage.

Avec notre travail, nous souhaitons contribuer à ce que les animaux excédentaires ne soient plus invisibilisés dans l’évaluation éthique. Parce qu’en définitive, tant qu’ils n’apparaissent pas dans la pesée des intérêts, les dommages réels causés par l’expérimentation animale risquent d’être sous-estimés.